vendredi 11 octobre 2013

Daniel Benlahouès



1. Quel est votre parcours professionnel ?
Après une carrière de 11 ans comme infirmier en service de réanimation polyvalente, je me suis orienté vers la formation initiale en soins infirmiers via le passage obligé par l’Ecole des Cadres de l’AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). Mon exercice professionnel de formateur m’a conduit à travailler sur des projets pédagogiques très variés et à occuper des responsabilités différentes au sein de l’IFSI Bicêtre. Un Master en Sciences de l’Education suivit à l’Université Paris Descartes – Paris V m’a offert l’opportunité de réaliser un travail de recherche en ayant les moyens matériels et pédagogiques de mener un projet à son terme.


2. Pouvez-vous nous présenter votre dernier travail de recherche (en cours ou terminé) ?
Il s’agit d’études qualitatives conduites dans le cadre d’un master en Sciences de l’éducation (2011 et 2012). Il aborde de façon scientifique le calcul de doses médicamenteuses qui est une étape essentielle de la mise en œuvre d’une thérapeutique complètement intégrée par les professionnels et malgré cela, des erreurs médicamenteuses surviennent avec des conséquences dramatiques. En master 1, un état des lieux a été mené auprès de 9 infirmiers(es) de réanimation par l’intermédiaire d’observations, de films et d’entretiens semi-directifs avec un cadre théorique inscrit dans le champ de la didactique professionnelle. En master 2, l’enquête a été réalisée au moyen d’entretiens semi-directifs auprès de huit infirmières de différentes spécialités d’un CHU. Cela a permis de cerner au plus prêt la notion d’erreur en inscrivant la réflexion dans le cadre de la gestion des risques (Reason), de l’analyse de l’activité (Leplat) et du modèle de compromis cognitif d’Amalberti. Les principaux résultats ont montré que la sécurité des pratiques individuelles est renforcée par une culture collective de la vérification. Les raisonnements utilisés recherchent la simplicité et la rationalité pour des dilutions faciles à manipuler (rapport masse/volume : 1/1 ; 1/10 ; 2/1) au plan pratique mais également au plan cognitif. Une typologie de l’erreur de calcul a été construite. La notion d’erreur étant difficile a observer et à détecter c’est la notion de doute qui a servi de medium pour analyser l’activité des infirmiers(es). La culture du doute permet aux infirmières de sécuriser la pratique du calcul quelque soit le niveau de confiance en soi. Les métacompétences régulent cette activité conduisant à réduire le risque d’erreur grâce à une conscience aiguë de ce dernier de la part des infirmières.

3. Pourquoi vous êtes-vous investi dans la recherche en soins ?
Il y a de nombreuses raisons à l’origine de cet engagement dans la recherche en soins mais les principales sont les trois suivantes :
En premier lieu, j’évoquerai la dimension scientifique. Le référentiel de 2009 a mis en lumière cette dimension dans la construction professionnelle des futurs infirmiers. Les concepts sous-jacents au programme (travail fondé sur les preuves notamment) m’ont conduit à vouloir renforcer cette approche dans le but de construire une réelle culture scientifique chez les infirmiers  d’aujourd’hui et de demain (ambition louable mais projet démesuré).
La deuxième est en lien avec l’envie d’écrire avec une participation très active à l’écriture professionnelle au travers d’articles dans les revues Soins et Oxymag et comme membre du comité de rédaction de la revue L’Aide-soignante pendant 6 ans.
La troisième tient à l’idée de créer une dynamique de recherche dans le milieu infirmier et plus particulièrement dans la formation qui doit être à la fois le lieu de l’enseignement de la méthodologie de la recherche en formation en soins infirmiers mais qui doit devenir un lieu de production de connaissances en pédagogie mais également en clinique avec les infirmiers sur leurs lieux d’exercice et en lien avec leurs préoccupations. Ce lien fort me semble essentiel à développer pour créer des réseaux au sein de notre profession.


4. Pourquoi avez-vous choisi la voie de la recherche en soins ? Est-ce quelque chose qui vous a toujours tenté ou bien est-ce qu'une rencontre a été déterminante dans votre vie ?
Je mentirais en prétendant que dès le début de ma carrière j’ai pensé à la recherche mais  mon engagement professionnel d’infirmier dans l’association des infirmiers de réanimation (Sfisi) m’a dirigé très tôt dans cette voie en participant à des travaux de réflexion ou des travaux présentés lors de congrès. En tant que représentant européen de cette association, j’ai participé à la commission Recherche et Développement de la fédération européenne (EfCCNa) et j’ai ainsi pu coordonner des travaux de recherche comme référent pour la France sur des études faites dans 20 pays en même temps sur la formation en Europe, la nutrition ou encore les priorités de recherche en réanimation.


5. Être chercheur et professionnel de santé, cela doit donner un emploi du temps chargé : pouvez-vous nous en donner un aperçu ?
Le titre de chercheur à mon endroit me semble pour l’instant quelque peu prétentieux dans la mesure où je conçois une activité de recherche comme une part conséquente de mon activité professionnelle et reconnue en tant que telle. Ce n’est pas le cas actuellement et le dossier de bourse doctorale que je vais représenter dans mon institution est une activité plus personnelle que professionnelle. Le moyen de maintenir ce « statut » consiste à travailler sur l’écriture d’articles scientifiques dans le but de publier le travail réalisé en master dans des revues scientifiquement reconnues ou de présenter des posters scientifiques dans des congrès de recherche tel que les JFRS 2013. Il s’agit donc plus particulièrement de travail sur le temps personnel qui est complété par de la veille documentaire et de la lecture de références théoriques.


6. Pensez-vous que la recherche en soins prend aujourd'hui un tournant ?
Oui très clairement, on sent une dynamique qui se met en place. J’en veux pour preuve la structuration autour de postes de responsable de la recherche paramédicale qui se créent dans les différents CHU français. Je pense à Limoges, Bordeaux, Toulouse et peut-être bientôt Angers. Un réseau est en train de se créer même si pour l’instant nous n’en sommes qu’aux balbutiements de ce type d’organisation. Il existe aujourd’hui beaucoup de choses qui sont de l’ordre de l’informel même s’il existe des regroupements plus officiels comme le réseau des chercheurs fédéré par le site de l’ARSI (Association de recherche en soins  infirmiers) et le réseau ResIdoc (Réseau des infirmiers docteurs en Sciences) accessible via le site de l’ARSI également.


7. Aujourd'hui, vous sentez-vous reconnu en tant que chercheur en soins ? Pourquoi ?
Non je ne pense pas. Je suis officiellement formateur, c’est une activité à temps plein. Je suis officieusement chercheur et c’est une activité à « temps plein personnel» si je peux dire cela.
Un statut de chercheur doit passer par une reconnaissance sociale qui se traduit par un poste identifié, à temps partiel ou à temps plein, soit au sein d’une structure de recherche paramédicale originale soit dans un pôle de recherche clinique en partenariat avec les médecins.


8. Pensez-vous que la recherche en soins gagnerait à être plus médiatisée en France ?
Très probablement mais là, je pense que c’est à la profession de se saisir de cette question. Il y a une réflexion très profonde à mener sur les objectifs que nous souhaitons poursuivre et la place que nous souhaitons occuper dans le paysage de la santé. La recherche ne doit surtout pas être une fin en soi mais bien un moyen d’améliorer la qualité des soins et donc le service rendu au patient.


9. Les moyens dont vous disposez vous semblent-ils suffisants ? adaptés ?
Absolument pas !
Pour envisager des travaux de recherche, il faut du temps dédié pour cette activité et c’est un luxe que je ne peux pas me permettre dans mon activité de formateur puisqu’il n’existe aucune reconnaissance particulière. C’est à nous, professionnels de santé de créer les conditions de cette reconnaissance en valorisant et en diffusant les travaux et donc en les médiatisant au mieux.


10. Que souhaiteriez-vous voir développer pour soutenir vos travaux ?
Il faut poursuivre les incitations financières via les PHRIP, les PREPS et autres bourses de recherche auxquels les infirmiers peuvent prétendre pour leurs travaux. Il faut également poursuivre le développement des bourses pour les appels à candidature interne dans les CHU. En complément de cela il faut que la profession apprenne à se repérer dans ces dispositifs auxquels on peut s’inscrire pour décrocher un financement.
L’AP-HP propose des bourses pour des masters ou des doctorats mais cela reste encore peu connu dans l’institution et reste à une échelle relativement réduite.
Il faut bien sûr développer des structures de formation spécifiques pour former les infirmiers à la recherche clinique. Les unités de recherche cliniques ont vocation à soutenir les projets dans les hôpitaux mais je pense qu’il faut aller plus loin  et que les infirmiers se forment aux méthodologies d’enquête, aux statistiques, à la recherche documentaire, …


11. Quels sont les freins les plus forts auxquels vous avez  du  faire  face ?
L’un des premiers freins est la difficulté d’accéder à des banques de données universitaires. Pendant la durée de l’inscription universitaire vous bénéficiez de cet accès. Dès votre cursus terminé, cet abonnement disparait et vous êtes donc limité dans vos possibilités notamment en terme d’accès à des articles en « full text » ou des revues spécifiques payantes. Il faudrait donc que l’on puisse avoir accès à ces bibliothèques universitaires cela me semble être un préalable.
Le deuxième je l’ai déjà cité précédemment, il faut pouvoir dégager du temps pour travailler mais également pour se former. Il existe peu de formations spécifiques hors des cursus universitaires.


12. Travaillez-vous en réseau ?
Oui mais dans des micros réseaux pour l’instant.
Un premier réseau est animé par le directeur de mémoire de mon master (Pr Eric Roditi) qui tente de construire une petite cellule autour de la thématique des calculs de doses et de la didactique professionnelle. 
Un deuxième réseau existe avec l’association professionnelle dans laquelle je suis engagé au niveau français et au niveau européen puisque là, je côtoie des infirmiers qui sont docteurs dans le domaine de la réanimation (Pays-Bas, Angleterre, Grèce ...). 
Un troisième avec les étudiants du master de sciences de l’éducation de Descartes (Paris V) via notamment un groupe d’échange sur Facebook alimenté au plan scientifique par une des responsables du master (Eliane Bautzer).


13. Quels sont vos projets dans le domaine de la recherche en soins ?
L’objectif prioritaire est la publication dans une revue professionnelle infirmière et une revue de didactique professionnelle. Ensuite il y a la participation à des colloques de recherche pour participer aux échanges avec les professionnels via des posters ou des présentations.
La poursuite du travail sur les calculs de doses devrait se faire par un projet de thèse pour travailler sur la validation d’une typologie des erreurs dans cette activité et une analyse de l’activité de calcul et de préparation médicamenteuse.


14. Avez-vous participé aux 1è Journées Francophones de la Recherche en Soins (JFRS 2013) ? Qu'en avez-vous retiré ? Une suggestion pour la prochaine édition ?
J’ai eu la chance de participer à ces journées qui ont vraiment apporté une première pierre à l’édifice que nous souhaitons construire avec la recherche en soins. Le niveau scientifique des présentations était très élevé avec des acteurs clés dans les différents champs en lien avec la recherche (infirmiers chercheurs,  médecins chercheurs, responsables du ministère, décideurs institutionnels hospitaliers).

15. Le mot de la fin…
Il apparaît que de telles journées doivent se multiplier en région et que la profession se saisisse de ces opportunités pour montrer son dynamisme et son engagement dans la voie de la recherche. Tous les exercices infirmiers doivent faire vivre la recherche, les hospitaliers mais également les libéraux, les territoriaux,…
Je garderai à titre personnel un souvenir d’autant plus ému que mon travail a été récompensé par le prix du jeune chercheur.
Vivement les JFRS 2015 !!!

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